Morceaux de moments choisis

Elle est arrivée ce matin-là me disant que la première séance avait déjà bousculé beaucoup de choses. Elle, qui mettait toujours un temps fou pour s’endormir, avait, depuis la dernière séance, une énorme fatigue le soir et elle s’écroulait dans son lit aussitôt la tête sur l’oreiller.

Elle disait aussi avoir des émotions à fleurs de peau à tout moment depuis la dernière séance alors même que son métier lui demandait un self contrôle et un sang-froid à toute épreuve.

Tout ce changement n’était pas très confortable pour une personne tellement dans le contrôle, tellement dans un désir de perfection, tellement organisée que les émotions n’avaient pas la place dans une vie millimétrée par une organisation parfaite.

Sa tenue où rien ne dépassait confirmait cela alors même qu’elle disait détacher sa grande chevelure depuis peu.

Alors ce matin-là tout est sorti en vrac. Sa mère si froide qui lui avait dit qu’elle ne l’avait pas désirée, sa sœur tellement dans son rôle d’ainée, la cousine chérie de son enfance qu’elle avait perdu de vue, sa grande angoisse de ne pas gérer l’équilibre entre sa vie pro et sa vie perso, la grande douceur et tendresse de son mari, le fait qu’elle se trouvait belle depuis peu,  son dernier enfant que les médecins diagnostiquent  sur actif …

Et moi calée dans mon fauteuil écoutant tout cela, touchée par cette femme qui faisait tomber le masque je me suis vue embarquée dans son histoire et je me suis vu m’éloigner un peu du message purement intellectuel pour aller rejoindre le monde des métaphores.

Et l’image qui m’est venue est un puzzle comportant plein de pièces dans sa boite avant de le commencer. Je ne voyais pas encore à quoi cela allait ressembler. J’avais bien une vague idée du style de ce  puzzle …ses tons, un genre, mais pas de forme précise, un flou non anxiogène, mais plutôt gourmand.

Je lui exprimais ma certitude que  tout est relié, que  tout va prendre sa place et nous avons alors focalisé notre attention sur le désir qu’elle exprimait d’apprendre à  lâcher prise et nous avons réfléchi ensemble en quoi cela pourrait être bénéfique pour elle dans toutes les composantes de sa vie .

Mon propre lâcher-prise continuait à ne pas me laisser dans le tout mental et la métaphore du puzzle se précisait de plus en plus .

Plus je l’écoutais et plus j’avais la certitude que le tableau allait être magnifique.

Un tableau de grand maitre avec des nuances subtiles et des jeux précis d’ombres et de lumière ;  les tableaux de Rembrandt de Caillebotte me sont passés dans la tête, mais ce n’était pas cela. Et puis à un moment où je me suis sentie sourire, je me suis connectée aux tableaux de Gauguin. Ces tableaux aux  couleurs chatoyantes et où l’on voit des femmes danser.

Et juste avant que l’on se sépare ce matin-là, juste après qu’elle est vérifiée que son objectif d’apprendre à lâcher prise soit totalement bon pour elle et pour toute sa vie et qu’elle a pu aussi gouter par anticipation aux bienfaits que cela allait lui rajouter, je lui ai raconté la métaphore du puzzle .

Ses yeux se sont alors embués en m’entendant parler de Gauguin,  qui avait vécu tout près de sa maison natale, dans son ile qu’elle aimait par-dessus tout.

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